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CANCER COLORECTAL

Dans le JIM du 21 mars 2025

Les produits laitiers sont nos amis, pour prévenir le cancer colorectal aussi

 

Dr Sylvain Beorchia | 21 Mars 2025

Le risque de cancer colorectal est influencé par l’alimentation. Une vaste étude sur plus de 500 000 femmes démontre le rôle protecteur des produits laitiers et du calcium, tandis que l’alcool et la viande transformée augmentent le risque. 

Selon les conclusions du rapport du Centre International de la Recherche sur le cancer, en France, 40 % des cancers observés en 2018 sont liés au mode de vie et à l’environnement (1). En France, 16 % des nouveaux cas de cancer chez les hommes et 20 % chez les femmes sont attribuables à des facteurs nutritionnels (tabac 20 %, alcool 8 %, alimentation déséquilibrée et/ou obésité 5,4 %).

Le cancer colorectal (CCR) est la 3e cause de cancer la plus fréquente. Ses taux d’incidence varient considérablement dans le monde et les taux les plus élevés sont observés dans les pays à haut revenu. Le risque augmente pour les personnes qui migrent d’une zone à faible incidence vers une zone à forte incidence, suggérant l’intervention de facteurs facteurs environnementaux dans le développement du CCR.

Une revue récente de la littérature fait le point sur les différentes approches diététiques dans la prévention du CCR détaillant les niveaux de preuves caractérisant les régimes pro-inflammatoires néfastes aux approches diététiques méditerranéennes salutaires (2).

L'absence de consensus concernant les relations entre les facteurs alimentaires autres que l'alcool et la viande transformée et le risque de CCR peut être due, au moins en partie, au nombre relativement faible d'études publiant des résultats complets sur tous les types d'aliments, à l'erreur de mesure alimentaire et/ou à la petite taille des échantillons. 

Une étude systématique de 97 facteurs alimentaires sur près de 17 ans

Afin de remédier à certaines de ces limites, des experts épidémiologistes ont examiné les associations entre 97 facteurs alimentaires et le risque ultérieur de CCR chez 542 778 participantes à l'étude prospective Million Women Study (3).

Entre 1996 et 2001, 1,3 million de femmes, d'un âge moyen (ET) de 56 (6) ans, ont été invitées au programme de dépistage du cancer du sein du NHS en Angleterre et en Écosse. Elles ont participé à cette étude en remplissant le questionnaire de recrutement, qui recueillait des informations sur leurs caractéristiques démographiques, leur mode de vie et des facteurs sociaux.

Les participantes ont été réinterrogées à intervalles d'environ 3 à 5 ans après le recrutement sur leur régime alimentaire au cours d'une semaine typique, à l’aide de 130 questions quantitatives ou semi-quantitatives sur la fréquence de consommation d'aliments et de groupes d'aliments spécifiques. 

Afin d’étudier la causalité des associations, une analyse de randomisation mendélienne a également été effectuée à l'aide de données de la ColoRectal Transdisciplinary Study, du Colon Cancer Family Registry et du consortium Genetics and Epidemiology of Colorectal Cancer (GECCO). 

Plus de 12 000 cas de cancer colorectal

Parmi les 542 778 participantes, et au cours d’un suivi moyen de 16,6 (ET 4,8) ans, 12 251 cas de CCR ont été diagnostiqués.

Les femmes chez qui un CCR a été diagnostiqué étaient généralement plus âgées, plus grandes que l’ensemble des participantes, avec des antécédents familiaux de cancer de l’intestin et des comportements plus néfastes pour leur santé. 

L’analyse des risques relatifs (RR) pour le CCR en relation avec les apports des 97 facteurs alimentaires, ont montré que 17 étaient associés au risque de CCR (valeur de p corrigée FDR < 0,009). Parmi ces 17 facteurs alimentaires, les apports plus élevés en alcool (RR pour 20 g/jour = 1,15) et plus faibles en calcium (pour 300 mg/jour RR = 0,83) présentaient les associations les plus fortes, suivis de six facteurs liés aux produits laitiers associés au calcium.

Les apports en lait, yaourt, riboflavine, magnésium, phosphore et potassium étaient inversement associés au risque de CCR, tout comme les apports en céréales de petit-déjeuner, fruits, céréales complètes, glucides, fibres, sucres totaux, folate et vitamine C. La consommation de viande rouge et transformée était positivement associée au risque de cancer colorectal (RR pour 30 g/jour = 1,08, p < 0,01).

Une association inverse a été observée entre la consommation de lait génétiquement prédite par le gène de la lactase et le risque de CCR, qui était plus grande que l'association inverse entre la consommation de lait déclarée et le CCR.

L’alcool encore et toujours en cause

Cette étude confirme l'association positive bien établie entre la consommation d'alcool et le risque de CCR, conformément à la méta-analyse dose-réponse du World Cancer Research Fund (WCRF) de 2018 (4) qui a montré un risque de CCR supérieur de 7 % pour 10 grammes d'alcool par jour, passant à 15 % pour 20 grammes par jour. Les spiritueux, la bière et le vin ont des effets similaires en termes de risque.

Le tabac aurait un effet synergique avec l’alcool. Des études antérieures de randomisation mendélienne, effectuées chez des adultes d'ascendance asiatique et européenne, soutiennent également une association causale entre la consommation d'alcool et le risque de CCR.

Seraient en cause l’inflammation chronique de la muqueuse intestinale, le stress oxydatif ainsi que la production d'acétaldéhyde, qui s'est avérée mutagène à des concentrations élevées et qui perturberait la fonction de réparation des ADN dans les tissus humains.

La carence en vitamines, minéraux et notamment en folates, fréquente chez les patients consommant de l’alcool, serait un facteur aggravant ce phénomène moléculaire.

De plus, la déclaration des doses d’alcool ingérées est classiquement sous-estimée par les enquêtes alimentaires et il est possible que ce facteur soit plus important notamment chez les personnes ayant une alimentation dite saine.

Le rôle protecteur des produits laitiers et du calcium

Les aliments et nutriments liés aux produits laitiers examinés dans cette étude étaient tous inversement associés au risque de CCR, à l'exception du fromage et de la crème glacée.

Ces résultats, en particulier pour le calcium (risque inférieur de 17 % pour 300 mg/jour) et le lait de vache (risque inférieur de 14 % pour 200 g/jour), sont d'une ampleur supérieure à ceux rapportés dans la méta-analyse du WCRF (9 % et 6 %, respectivement). Une analyse de l'ensemble du régime alimentaire dans l'étude EPIC (5000 cas parmi 387 000 participants) avait révélé des risques de CCR inférieurs de 7 % et 5 % pour des augmentations identiques.

Une étude de la Nurses' Health Study II (349 cas parmi 94 000 participants) a montré un risque inférieur de 15 % pour le calcium (300 mg/jour), et une étude de la UK Biobank (2600 cas parmi 476 000 participants) a signalé un risque inférieur de 14 % pour 200 ml de lait de vache/jour (p = 0,07). 

Les résultats de la randomisation mendélienne pour la consommation génétiquement prédite de lait de vache (par le génotype de persistance de la lactase en faveur d’une consommation plus importante de lait) étaient d'une ampleur bien plus grande que ceux rapportés dans les analyses observationnelles (risque inférieur de 40 % contre 14 % pour 200 g/jour). 

Les résultats des études expérimentales antérieures suggèrent que les effets du calcium sont liés à sa présence dans la lumière intestinale. Le rôle protecteur probable du calcium pourrait être lié à sa capacité à se lier aux acides biliaires et aux acides gras libres dans la lumière colique, réduisant ainsi leurs effets potentiellement cancérigènes et améliorant peut-être également le microbiote intestinal.

Enfin, six facteurs liés aux produits laitiers et associés au calcium (apports en lait, yaourt, riboflavine, magnésium, phosphore et potassium) ont également montré des associations inverses avec le risque de CCR. 

Les autres facteurs alimentaires seraient moins impliqués

Une consommation élevée de viande rouge et de charcuteries est classiquement associée à un risque majoré de CCR. Dans cette étude des associations plus faibles ont été observées, chaque tranche supplémentaire de 30 g par jour étant associée à une augmentation de 8 % du risque de CCR.

Les facteurs liés à l’alimentation et au mode de vie n’ont eu qu’une minime influence sur cette association bien connue. La cuisson de la viande à haute température produit des composés cancérigènes comme les amines hétérocycliques et les hydrocarbures aromatiques polycycliques dont le rôle pourrait cependant avoir été surestimé par les études antérieures.

Les régimes riches en graisses saturées, en graisses trans et en aliments hautement transformés augmenteraient l’inflammation et le stress oxydatif colique à l’origine du CCR. 

Les effets protecteurs les plus faibles étaient observés pour les céréales complètes du petit déjeuner, les fruits, les fibres, les sucres totaux dont les glucides, les folates et la vitamine C.

Toutefois, l’équipe fait remarquer que ces associations inverses pouvaient refléter des facteurs de confusion résiduels résultant d’autres facteurs (obésité et résistance à l’insuline, dysbiose intestinale) liés au mode de vie ou à l’alimentation.

Faut-il supplémenter une alimentation saine avec du calcium ?

L’étude française Nutrinet (5) avait déjà montré, en 2018, que l’adhésion à l’ensemble des recommandations nutritionnelles établies par le World Cancer Research Fund/American Institute for Cancer Research (WCRF/AICR) est associée à une réduction de 12 % du risque global de cancer.

Une méta-analyse récente (6) confirme que le respect de ces recommandations est associé à un risque moindre de cancer du sein, colorectal et des poumons. 

Cette nouvelle et vaste étude de cohorte féminine apporte de nouvelles preuves convaincantes : une consommation plus élevée d’alcool et, à un moindre degré, de viande transformée, augmente le risque de CCR, alors qu’une consommation plus élevée de produits laitiers réduit probablement ce risque, mieux que les céréales complètes et les fibres alimentaires. 

Les auteurs n’ont cependant pas pu étudier l'association avec les suppléments de calcium. Une méta-analyse récente de six études de cohorte a révélé qu'une augmentation des apports quotidiens de 300 mg de calcium provenant de suppléments était associée à une diminution de 9 % du risque de survenue de CCR.

Cependant un essai contrôlé randomisé mené auprès de 36 282 femmes ménopausées portant sur une supplémentation de 1 000 mg de calcium élémentaire (sous forme de carbonate de calcium) avec 40 μg de vitamine D3 par jour pendant 7 ans n'a constaté aucun impact significatif sur le risque de CCR (7).

D’autres essais prospectifs randomisés, sur une plus longue durée, seront nécessaires pour déterminer si une supplémentation calcique peut prévenir le risque de CCR.

En conclusion, l'alimentation joue un rôle crucial dans le risque, la prévention et la prise en charge du CCR. Cette vaste étude observationnelle anglo-saxonne concernant une population féminine a confirmé les habitudes alimentaires, les aliments et les nutriments spécifiques associés à une augmentation ou à une diminution du risque de développer un CCR.

Les auteurs concluent que les produits laitiers contribuent à la plus grande protection contre le cancer colorectal et que cet effet est dû en grande partie au calcium. Des essais cliniques à long terme seront cependant nécessaires pour confirmer, dans les 2 sexes, un lien de cause à effet entre une supplémentation en calcium et la prévention du CCR.

References

1 - IARC (2018). Les cancers attribuables au mode de vie et à l’environnement en France métropolitaine. Lyon: International Agency for Research on Cancer. Disponible sur : https://gco.iarc.fr/resources/paf-france_fr.php

Date de dernière mise à jour : 22/03/2025

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